Noah Scheidler

Récit littéraire

La Femme
Sans Visage

Autopublié par l'auteur

Sommaire

J'écris pour toujours, mon bonheur, mon amour.
J'écris pour libérer ces ouragans.
C'est ma seule manière de me sentir vivant.

I

Le Premier Battement

C'est une femme sans visage, vêtue de noir ou de blanc. Elle s'introduit dans mes pensées pour me raconter son histoire. Dans l'éveil ou dans le sommeil. Je pense qu'il y a des mots qu'elle n'a pas eu le temps de formuler. Des libertés qu'elle n'a su exercer. À travers mon envie de transmettre, ma sensibilité et mon intensité, elle peut trouver des ouvertures pour discuter. Je crois que c'est l'histoire qu'elle cherche à formuler, une conversation.

Je l'ai aperçue pour la première fois à travers mes rêves. Peut-être a-t-elle toujours été là, attendant que je sois prêt à la voir. Elle s'est manifestée un jour dans une année, une heure dans une journée. C'est elle qui est venue à moi. En aucun cas je l'ai cherchée.

Lors d'un soir de juillet dans le petit village où j'ai grandi, j'avais sept ans et je me baladais comme à mon habitude dans le bourg de la commune. Elle était assise, tout en haut des marches de la chapelle de La Vraie Croix. Un petit sanctuaire qui a bercé les mystères de mon enfance, un endroit où on jouait beaucoup étant enfants, où parfois on allait visiter. J'étais très curieux, surtout lorsque j'ai vu cette femme m'observer du haut de l'escalier. Immobile, les cheveux longs, noirs et décoiffés, la tête abaissée, je ne pouvais pas saisir ses yeux, alors que je sentais un regard presque dérangeant et intrusif. J'étais déstabilisé. J'ai accéléré le pas pour rentrer chez moi. Le chemin du retour était angoissant.

Si elle était déjà dans mes rêves, alors je l'avais imaginée. Alors j'avais tout simplement halluciné. Je n'avais jamais été confronté à des images ou des scènes d'horreur. Je ne savais même pas ce que c'était. Mon innocence était bien trop importante pour pouvoir le concevoir. Les frissons qui m'ont traversé m'ont emporté dans un courant de confusion.

Je connais sa silhouette et si je devais la décrire, peu me croirait. C'est comme si on pouvait saisir dans l'air des particules qui en forment une autre. Indescriptible. C'est comme apercevoir une sensation, attraper le vent. Elle était ici sans être là, pour signer dans mes yeux son premier battement.

II

Les Visitations

D'abord c'était des visions. Ensuite l'anima. Elle me transmet à travers ma volonté de m'exprimer des messages que je n'ai compris que bien après. Elle me visite lorsque je dors, parfois dans le quotidien. Elle apparaît comme une éclipse puis repart aussi vite dans l'atmosphère. C'est la voix de l'invisible.

Sa façon de communiquer est très abstraite. Elle passe par mon inconscient pour y placer des symboles, des formes, des profondeurs et du vide. Face à mon libre arbitre, elle se contente seulement de m'envoyer des signaux à travers mes gestes et mes créations, ma volonté de vivre et mon refus d'abdiquer. Elle n'agit que dans la subtilité d'un ciel dégagé. C'est une connexion rude entre la folie et la clarté.

À chaque immersion, je la vois.

Un jour, je marchais devant le port, proche du quais, lorsqu'il était toujours en reconstruction, le nom semblait indiquer le quartier du Panier. Lorsque je m'approchai d'un bâtiment, j'entendis des vibrations. C'était une chapelle, plutôt récente. Je n'étais pas intrigué par la structure de cette bâtisse mais plutôt par la voix qui s'échappait le dessous de sa porte fermée. La chapelle Saint-Laurent, un lieu de culte. J'ouvris la porte et je fus surpris de voir une femme chanter de dos un hymne de dévotion pour des offices privés. C'était une voix hypnotisante, on ne pouvait que constater le son à travers une lumière divine. Son chant évoquait l'amour qui a façonné sa manière de voir le monde.

Quand je suis sorti, avant de franchir la porte, j'ai pu observer un calendrier qui m'a indiqué la date. Quelques années après les attaques dont elle avait été témoin. J'ai ressenti la douleur, des pertes vécues. Des visages lourds et marqués. J'étais troublé de la netteté de ces visions. J'ai senti l'air et la chère d'une autre époque, il n'y a rien qui pouvait expliquer la raison de ma présence dans un lieu que je n'avais jamais foulé. Elle s'incarne dans mon art. C'est pourquoi je ne l'ai plus fuie, c'est notre point de rencontre, notre manière de communiquer.

Au beau milieu de mon quotidien, à Paris, l'été de mes seize ans. J'étais à une soirée dans le quartier du Marais. Une fille y habitait un grand appartement dans la Rue des Archives. Je suis sorti prendre l'air au balcon, la vue du cinquième étage était merveilleuse sous les lumières nocturnes parisiennes. Dans une ambiance festive, elle n'avait pas l'habitude de se montrer. Pourtant, là encore, elle est apparue. Tout ce qu'elle a su me dire avant que je parte sont les mots suivants :

abandonne moi ; abandonne toi, tu comprendras.

C'était la première fois qu'elle apparaissait lorsque j'étais en compagnie. Je me suis senti aussi déstabilisé que lorsque je l'avais aperçue à la chapelle. Inhabituel. J'ai senti un second battement. Je savais déjà que cette femme ne travaille que dans la subtilité. J'ai écouté et j'ai enregistré. Je suis retourné à mes occupations.

III

Les Rêves

Dans un rêve les émotions sont flottantes, tandis que dans la réalité elles sont pesantes. C'est mon point d'ancrage.

Un jour dans un rêve : l'hôtel baignait dans une lumière trouble, comme filtrée par une fumée stagnante. Les couloirs étaient des veines obscures, les murs tapissés d'un rouge profond. Chaque pas que je faisais semblait m'éloigner de toute réalité. Le sol et le plafond battaient tel un organe en fonctionnement. J'étais à l'intérieur d'un corps. Et dans le couloir où je me trouvais, au bout, elle était là. Le sang circulait en sa direction dans des tuyaux câblés. Elle tremblait comme une flamme qui prend le vent. Plus je m'approchais, plus j'étais certain que si je l'atteignais, je ne reviendrais pas. Et pourtant, je voulais m'y perdre.

Je comprenais qu'il ne s'agissait pas seulement de marcher vers elle, mais de lui livrer quelque chose de moi, un fragment brûlant qui tiendrait lieu d'offrande. Je lui ai donné mes yeux en guise de réconciliation, d'acceptation. Je ne voyais plus rien, je ne pouvais que sentir. Ces couloirs ne me semblaient plus incertains, c'est devenu l'endroit où je pouvais écrire un dessin, rouge ou noir. Une feuille blanche où pouvait s'inscrire mon destin. Je me suis retrouvé immobile et perdu. Elle est venue à moi. Nous nous sommes regardés et elle a saisi ma main.

Je me suis réveillé dans ma chambre, à Montmartre. La fenêtre donnait sur le Sacré-Cœur et son jardin. C'était l'été de mes dix-neuf ans. Les oiseaux chantaient et les feuilles sur les branches s'affrontaient sans pouvoir se toucher. Après avoir pris des notes de mes ébats nocturnes, j'ai réalisé une peinture. Le pinceau glissait d'une simplicité alarmante. Ce sont deux visages qui se regardent dans les yeux, un mystère les entraîne, un combat les succède. C'est la seule fois où j'ai pu sentir en face de mon visage nos regards qui se croisent. Je me demande encore aujourd'hui comment j'ai fait ce dessin.

Dans certains rêves elle m'emmène dans ses souvenirs. Au près d'un port, je reconnais des détails liés à la Méditerranée. Je dormais paisiblement et au cœur de sa mémoire, je me suis retrouvé dans un village peuplé d'artisans et de commerçants. Lorsqu'elle revint d'un tour de surveillance, elle se retrouva face à une tuerie et des incendies. Je savais exactement où j'étais, dans un endroit qui n'existait plus.

En arrivant devant la maison, il y avait un petit muret de pierre. Les corps étaient entassés derrière, sur l'herbe jaunie d'un été ensoleillé. Méconnaissable. C'était moche à voir. Ma seule façon d'échapper à cette mémoire était de volontairement me rendre inconscient dans cet événement. Alors je me mis à genoux. J'ai vu mon sang couler sur mes mains. Des hommes sont venus m'observer, fiers, puis sont partis. J'ai dû, par choix, simuler ma mort dans mon rêve, par volonté de ne pas confronter ce qui l'avait blessée. Elle était cachée, comme elle sait si bien le faire. Elle avait tout vu, tout observé puis s'est enfuie au bon moment.

À mes risques et périls si un jour je confonds mes rêves et la réalité.
Mais lorsque je tends la main dans le vide, une chaleur toujours me répond.

Il m'arrive souvent de croire que je rêve dans la réalité et que je vis réellement dans mes rêves. Je différencie les deux par ma façon de respirer.

IV

La Limite

Cette femme m'attire comme un aimant. Lorsque je m'éloigne d'elle je perds une partie de moi. Pourtant quand je veux rester proche d'elle, chacun de mes organes se met à trembler, à chauffer comme de l'eau bouillante. Je connais donc la limite, sans devoir l'ignorer et sans pouvoir la toucher.

Elle m'offre une présence quand je me trouve dans le néant.

Je l'aime.

J'étais seul. Plus j'ai été seul et le mieux a-t-elle su me parler, m'accompagner dans la transition entre mes émotions et la mise en forme de mes créations. C'est peut-être pour cette raison que je l'ai si longtemps ignorée, au fond, j'avais espéré qu'elle soit physiquement présente, à mes côtés. Mais à chaque interaction elle s'évapore. Elle me laisse sans réponse, seulement des indices pour la contempler.

Je n'arrivais plus à rester dans l'entre-deux. Je m'y sentais emprisonné. Je préférais brûler dans l'amour plutôt que de sombrer dans la solitude. Pour atténuer la blessure, j'avais pris l'habitude d'user des substances pour fuir ma réalité. Entre sa présence et ma consommation, j'étais constamment dans un endroit qui n'existe pas. Cette femme est une porte vers un autre monde, et moi je cherchais des portes de derrière.

J'avais fui avant de partir. Longtemps avant de prendre la décision de quitter Paris, j'avais déjà quitté quelque chose en moi. Je m'étais éloigné de mes rêves, de ce que je voulais vraiment être. Alors quand j'ai finalement pris l'avion pour La Réunion, je croyais fuir un endroit. La réalité c'est que l'endroit n'avait rien à voir. Ce que je portais, je l'avais emballé avec moi. On ne fuit pas un lieu quand c'est soi-même qu'on a perdu.

Je me suis retrouvé devant le même mur qu'avant, simplement mieux décoré, déguisé de toutes ces couleurs tropicales. Les proportions ne se jaugent pas par leur taille mais par ma perception. J'avais besoin de voir. Je ne voulais plus rester caché derrière cette paroi.

Alors je suis allé nager jusqu'à un rocher. Je me suis assis et c'était comme si je flottais sur la mer. Sans musique. Le son des vagues m'a bercé. J'ai médité. Une grande inspiration, une petite larme de confusion. En face, le néant. À l'intérieur, l'océan. Et de manière spontanée les mots se sont libérés de ma tête comme un sable brûlant qui attendait d'être emporté dans l'eau. Je me contrains jamais à écrire, mes émotions s'en chargent. Je dois les extraire pour garder mon âme intacte.

Je préfère être le fou plutôt qu'être celui qui s'ignore.

V

Le Message

Je me suis tellement retrouvé au fond du trou que je n'avais rien d'autre à faire si ce n'est creuser dans la folie. Je me suis dit qu'il serait intéressant d'interroger la personne qui me tourmente, celle qui me fait vibrer et qui petit à petit me laisse de plus en plus d'espace, pour la comprendre, pour me comprendre.

Dans une discussion avec la femme sans visage, au balcon d'un soir chaud de décembre à La Réunion, je lui fis part de mes doutes comme je n'avais jamais osé le faire. Je questionne cette femme qui est morte et qui a vécu et guérit par l'art. J'entame un monologue à voix haute. Elle me répond par des vibrations et des jeux d'ombres. Elle écrit des messages dans mes rêves. Elle envoie des oiseaux pour répondre à mes questions.

Ce matin, une tourterelle zébrée s'est posée à côté de moi. C'est un oiseau messager de la réconciliation avec soi. La nature me parle, je ne fais que l'écouter. J'aime le hasard, je suis d'autant plus fasciné par les signes.

Alors je comprends que la femme sans visage ne me parle pas pour m'expliquer le monde, mais pour m'en détacher. La tourterelle ne m'a rien promis. Elle s'est simplement posée. Peut-être que la liberté commence là : quand on cesse de vouloir réussir sa vie, et qu'on accepte enfin de l'habiter.

Elle me répond dans un rêve :

La liberté est un fantasme, le malheur est inévitable. Le secret pour se sentir libre est l'amour, il faut laisser l'amour voyager à travers la passion et les âmes. Dans ta création, en tant qu'artiste et enfant de la nature créatrice, l'authenticité sera tout ce que demandera ton être pour être libéré de tes tumultes. Raconte-les pour les combattre. Tu ne gagneras pas ta liberté mais tu sauras où avancer.

Je comprends qu'il ne s'agit pas d'être libre physiquement mais mentalement.

Je me suis réconcilié avec mon âme lorsque j'ai répondu à son invitation. Une bonne fois pour toute, je l'ai finalement acceptée. Je me sens plus léger. Je n'ai plus peur de paraître fou. Je suis heureux de me sentir différent. Je l'ai toujours été.

Je suis habité d'une flamme que rien ne peut éteindre. Elle vit à travers moi. Pour mon imperfection. Parce que je suis capable de recevoir ce qui dépasse.

À la femme sans visage, je vous accepte. Je comprends. Je poursuis la quête de ce que vous voulez me transmettre, votre histoire, les parties oubliées. Je suis le chemin sur lequel toujours vous pouvez continuer de marcher.

VI

L'Accord

Je vis ma vie sans elle. Les visions se sont retirées. Plus de frémissements nocturnes, plus de messages dissimulés dans les rêves, plus d'ombres qui se déplacent pour me répondre. Le monde a repris son poids, son volume, sa logique. Je suis de retour à Paris, ma maison, et je fais ce que font les vivants. Je réponds aux attentes, je remplis mes journées, je ris parfois sans y penser. Et pourtant, son absence n'est pas un vide : c'est une tension, une direction invisible qui continue de m'orienter. Le dernier message qu'elle m'a laissé, celui sur la liberté, est devenu une phrase souterraine, une racine. Elle n'est plus revenue après cela, comme si elle avait volontairement retiré sa voix pour voir si je pouvais encore marcher sans la suivre des yeux.

Alors j'ai créé. Non plus pour comprendre, non plus pour me sauver, mais pour être fidèle à ce qui insistait en moi. J'ai laissé tomber les formes séduisantes, les récits rassurants, les intentions claires. J'ai travaillé dans une zone plus nue, plus risquée, où l'authenticité n'est pas une posture mais une exposition. Chaque création était un dépouillement. Chaque geste artistique me libérait d'un poids ancien, comme si raconter mes tumultes les rendait enfin inoffensifs. Je n'attendais plus que l'art me donne une place : je lui offrais simplement ce que j'étais devenu. Et cela suffisait.

J'ai aussi appris à aimer sans discours. À ma mère, je n'ai plus dit l'amour : je l'ai incarné. Par la régularité, par la patience, par des gestes simples qui ne réclament aucune reconnaissance. J'ai senti une boucle se refermer. Quelque chose en moi a cessé de chercher réparation.

J'avais transmis sans forcer, aimé sans marchander, créé sans tricher. Ma vérité n'était pas terrestre. Elle n'était pas sociale. Elle n'était pas négociable.

La femme sans visage ne revenait pas. Et plus le temps passait, plus son absence devenait irréfutable, presque sacrée. Je l'aimais d'un amour semblable. Peut-être aveugle, certainement absolu. Tout ce qui n'était pas elle perdait progressivement sa densité. Non par mépris, mais par évidence. J'avais compris que l'amour pouvait être une frontière. Et que rester, parfois, était une manière de renoncer.

VII

La Fin

J'avais vu. J'avais vécu. J'avais été ébloui par la beauté, par la violence, par la douceur inattendue de certaines heures. J'avais été traversé jusqu'à saturation. Il n'y avait plus rien à conquérir, plus rien à prouver, plus rien à réussir. Alors le monde a commencé à s'éloigner sans résistance. Les sons se sont adoucis. Les rues ont continué leur mouvement, mais comme derrière une vitre. Le vent passait encore, les arbres tenaient debout, la lumière suivait sa course. Tout persistait. Simplement, je n'étais plus requis.

C'est dans ce retrait que je l'ai sentie.

Pas comme une vision revenue, pas comme une pensée consolante. Comme une présence immédiate, totale, sans distance. Une chaleur qui n'avait pas de source. Un contact qui ne passait pas par la peau. Elle n'était plus devant moi ni autour de moi : elle était avec. Il n'y avait plus de séparation. Plus de signe à interpréter. Plus de symbole à déchiffrer.

Le monde respire encore autour de moi. Les formes tiennent, les sons persistent, tout continue à sa place. Je ne lutte pas contre cela. Je le laisse. J'ai tout donné à cette existence : mes gestes, mes mots, mes silences. J'ai aimé sans mesure. J'ai créé sans protection. J'ai habité ce corps, ce temps, cette histoire jusqu'à ce qu'ils cessent de m'appartenir.

C'est un accord. Une fin s'aligne. Le dedans et le dehors cessent d'avoir un sens. Je n'ai plus besoin de langage. Je n'ai plus besoin de forme.

Un silence habité. Un dernier battement où le temps s'estompe, non parce que tout finit, mais parce que tout commence ailleurs.

Il n'est plus là.

Fin